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Benoît
Manent
Je peins depuis une dizaine
d'années à par tir de la
photographie. Je me suis longtemps intéressé
à sa dimension affective et nostalgique
en créant des tableaux hyper-réalistes
très denses à partir de
mon album de famille.
Aujourd’hui, ma pratique
se recentre sur des questions simples
et essentielles de la représentation
: le geste, la pose, le regard, l’espace,
la matérialité de l’image
et du corps. Mon geste, plus libre, tend
vers plus de légèreté
; les personnages mis à distance
dans de grands fonds de couleur deviennent
alors des figures. Je cherche
à créer des peintures figuratives
élémentaires, au bord de
la narration sans être narratives.
Génia
Golendorf
Cela faisait un bon moment que la petite
fille regardait fixement un coin de sa
peau laissée nue par un trou de
son chandail. Toute à la contemplation
du soyeux épiderme rose, le ravissement
dans lequel elle était plongée
ne laissait en rien transparaître
le trouble qui l’agitait. Pourtant,
l’immobilité apparente de
ce qu’elle apercevait entre les
mailles disjointes du pull.
Non, elle n’était pas dupe,
elle ne pouvait plus y croire. Ne venait-elle
pas de découvrir dans un de ses
manuels d’école que des milliards
d’êtres vivants étaient
enfermés là dessous, des
êtres qui se déplaçaient,
se nourrissaient, se reproduisaient avant
de mourir pour laisser la place à
d’autres. Les yeux écarquillés,
elle avait relu plusieurs fois l’extravagant
chapitre consacré à ces
créatures microscopiques dont elle
avait réussi péniblement
à retenir certains noms, staphylocoque,
bacille, vibrion et autres procaryotes…
Déjà, depuis qu’elle
avait entendu raconter l’histoire
de ces acariens qui vivaient partout dans
sa maison et que pourtant elle n’avait
jamais rencontrés, de peur que
ce ne fut vrai, elle se cachait la nuit
au fond de son lit. Mais là!
Elle avait toutes les peines du monde
à imaginer que son propre corps
puisse renfermer autant de paires de poumons,
de cœurs, de foies et de longueurs
d’intestins, bref tout ce qu’il
fallait à ces myriades de lilliputiens
pour subsister. Elle ferma les yeux afin
de mieux ressentir ce monde silencieux
et grouillant, ce monde imperceptible
et complexe qui était à
l’origine de son être. Elle
comprit que c’était sans
doute l’unique bien qu’elle
possédât et alors qu’elle
se sentait incapable de le contenir, elle
sut qu’un beau jour ce microcosme
aurait une fin.
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